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Ce qu'on risque quand on hésite
J'étais en train de lire Une vision de la photographie, quand une phrase m'a interpellé : « l'hésitation est une perte ». C'est une idée qui vient de la rue, au sens propre, du regard de Joel Meyerowitz, qui a passé sa vie à photographier des instants fugaces. En photo de rue, ce que tu ne shootes pas disparaît. Pas de seconde chance. L'instant est là, puis il ne l'est plus.
Mais est-ce que cette logique s'applique au-delà de la photographie ? Est-ce qu'hésiter, c'est toujours perdre quelque chose ?
Ce que veut dire « hésiter »
Hésiter, ce n'est pas ne rien faire. C'est peser mentalement les avantages et les inconvénients, comme le dit le dictionnaire. Le mot vient du latin haesitare : rester fixé, être embarrassé. C'est un arrêt dans l'action. Une sorte de suspension.
La question, c'est de savoir si cette suspension est réellement nécessaire, ou est-ce que c'est un piège. Est-ce qu'on s'arrête parce qu'on réfléchit, ou parce qu'on a peur ? Peur de perdre ce qu'on a déjà construit. Peur de se tromper. Peur du vide que crée une décision que l'on pense irréversible.
L'hésitation, la perte et l'échec
On hésite souvent parce qu'on pressent une perte. Peut-être est-ce un ancien comportement hérité de nos ancêtres, celui qui nous faisait peser le risque avant de s'aventurer dans une grotte ou de marcher des kilomètres sans certitude de trouver à manger.
Le problème, c'est que dans notre monde, la perte est devenue synonyme d'échec. Comme l'écrit Sébastien Bohler dans Le Bug humain, le striatum, cette partie du cerveau qui n'a pas évolué depuis des millénaires, nous pousse à accumuler, à posséder, à vaincre. Posséder pour exister. Vaincre pour subsister, se reproduire, perdurer. Dans cette logique, hésiter c'est déjà faiblir.
L'image du self-made man développée par nos sociétés capitalistes le montre. Un entrepreneur à succès sait. Un meneur de foule ne doute pas, il guide. Un homme puissant ne demande pas, il impose. Aucun de ceux qui incarnent l'image de la réussite ne peuvent se permettre d'être « embarrassés » devant le monde.
Et pourtant, paradoxe : l'abondance d'informations dans laquelle nous vivons, au lieu de nous libérer, nous enferme. Plus on a de choix, plus le flou s'installe. On passe un temps considérable à trier, comparer, soupeser. Et donc à hésiter. On finit par ressentir de l'échec à ne pas savoir choisir, parce qu'hésiter implique une transformation. Passer de celui qui sait à celui qui ne sait pas, de maître à élève, de puissant à vulnérable. Et personne n'aime ça.
Entreprendre sans hésiter : le piège de la réflexion parfaite
Si hésiter c'est perdre, alors comment entreprendre ? Parce que l'hésitation fait partie intégrante de la vie d'un entrepreneur. C'est même la constante invariable de chaque décision, surtout quand on entreprend seul.
On passe des jours à rédiger le texte parfait pour une offre, à valider des couleurs pour son site, à choisir le bon cercle de prospection. On se convainc que c'est le meilleur choix, puisqu'on n'a « pas hésité ». Et puis le temps passe, et on réalise que le texte n'est pas si bon, que le cercle n'est pas le nôtre, que les couleurs ne fonctionnent pas. L'hésitation revient, paralysante.
On pense à tort que la réflexion profonde, celle qui nous donnera la réponse inattaquable, conditionne la réussite. C'est l'inverse. Elle conditionne l'échec. Soit parce que le temps qu'on soit absolument certain, les gens en face sont déjà passés à autre chose. Soit parce qu'on sera toujours soumis aux variations d'un monde qui accélère, et on ne sera jamais prêt. Donc jamais « achetable ».
La vitesse comme réponse
La clé, c'est l'itération rapide.
Prenons deux personnes. A prend des décisions mesurées, attend que tout soit aligné avant de valider. B décide vite, à l'instinct, puis ajuste. Sur une même période, A prendra moins de décisions que B, donc moins de risques de se tromper, mais aussi beaucoup moins de chances de tomber juste. B, en multipliant les choix, prendra mécaniquement plus de bonnes décisions. Il se trompera aussi plus souvent, mais c'est sa capacité à lire les retours et à corriger le tir qui fera la différence.
Pour bien entreprendre, il faut prendre des décisions qui ne nécessitent pas un temps long à mettre en place, et observer ce qui se passe. C'est le client qui vous dit si c'est bon ou pas. Personnellement, si une décision met plus de trois ou quatre jours à se concrétiser, je ne la prends pas. Je préfère me dire : je fais ce choix maintenant, et je le fais valider par l'extérieur.
Il ne faut pas avoir peur d'exposer ses choix au public, tant qu'on ne reste pas accroché aux mauvais. On croit souvent qu'un client déçu ne reviendra pas, c'est faux. Par la rapidité de vos ajustements, vous montrez que vous avez essayé, que vous vous êtes peut-être trompé, mais que la déception n'est pas venue de vous : elle est venue d'un choix que vous avez fait, et que vous êtes en capacité de corriger, vite. Parce que vous avez la gymnastique d'aller vite.
Un collaborateur proche de Steve Jobs raconte que chaque fois qu'il faisait le tour de ses équipes, il demandait souvent quelles idées avaient été abandonnées pendant la semaine. Les idées rangées dans la case « trop long à mettre en place ».
Alors, perte ou pas ?
Hésiter peut être une perte, si on ne saisit pas l'instant qui validera ou invalidera notre choix. Si l'hésitation reste suspendue, sans confrontation au réel, elle ne produit rien. Elle consomme du temps, de l'énergie, de la confiance.
Mais si elle débouche sur un mouvement, même imparfait, même bancal, alors elle n'est plus une perte. Elle devient le tout début d'un processus. Celui où l'on apprend, non pas en réfléchissant mieux, mais en faisant plus vite.
Les Anarchivistes
le site de Joel Meyerowitz
la conférence Le bug humain




